Il y a dans ces nuits la noirceur…

Critique ouverte et non professionnelle de Casanegra, de Nour-Eddine Lakhmani, 2008.

Attention, le cinéma est quelque chose de sérieux.

Au Maroc ou effervescence artistique est souvent synonyme de petits budgets pour gros coups de poings, le film marocain typique est film d’auteur, engagement politique et réalisme. Une fois tous les trois ans, il est même sélectionné au festival de Cannes, section Un Certain Regard. Même s’ils ont tous l’air de se ressembler et de mettre en scène des paradoxes sociaux, on peut toujours retenir d’un film marocain un petit quelque chose d’authentique. Même si la censure menace leur existence, il arrive aujourd’hui qu’on tombe sur des petites perles de réalisme.

Film sorti en 2008, j’avoue honteusement n’avoir visionné la perle en question qu’il y a quelques semaines, après un long rabattage des oreilles de mes amis cinéphiles à son sujet. C’est donc très largement en retard et me faisant toute petite que j’ai accepté la séance Casanegra à reculons : quelque chose dans la pochette du film (l’explosion ou les regards des personnages) me disait que j’allais à l’évidence passer un moment compliqué.

L’ensemble du film est assez violent. La plupart des scènes sont tournées la nuit et on aborde tous les thèmes liés à la pauvreté et à l’exacerbation des inégalités sociales. Nous voyons le racket, le travail des enfants, l’asservissement des pauvres par les pauvres, et le fantasme de quitter cette crasse ambiante qui détonne décidément avec le « Blanca » de la ville. Les deux personnages principaux joués par des comédiens débutants mais doués sont deux jeunes casaouis aux vies calquées sur les stéréotypes que l’on se fait des jeunesses arabes en manque total de repères. L’un est le fils d’une femme battue par un mari alcoolique, l’autre d’un père à qui l’impitoyable vie d’ouvrier a volé sa santé. Ils font face à la brutalité en pensant à une vie meilleure ; en Norvège ou auprès d’une belle femme, mais surtout en rêvant d’argent, de sexe et de d’Europe. Ils sont donc un peu perdus, et le tourbillon de leur péripétie nous fait ressentir ce même sentiment d’égarement. Les personnages ne sont pas vraiment du genre à se demander ce qu’ils vont bien pouvoir faire de sympa le lendemain. Et ce qui est fort, c’est qu’aucun spectateur n’a l’idée de se le demander pendant les 2h04 de film.

Quand on y pense, c’est assez mauvais.

Le film a dû faire face à de nombreuses critiques, dont certaines particulièrement dures. Elles condamnent l’environnement cliché, et les personnages vus et revus. Et de manière objective, c’est l’impression qu’on a en visionnant le film. C’est violent, et cru, et violent encore. Le message a du mal à passer, on pense à une parodie du genre. Le personnage secondaire, un espèce de « Parrain » marocain en survêtement vert affreux qui bichonne son caniche et menace ces clients à coup de perceuse est menaçant, mais un peu ridicule. L’explosion sur l’affiche ne fait d’ailleurs que renforcer cette impression d’être dans une oeuvre qui veut se la jouer Film de Gangster ou Film Noirs, mais en s’étant perdu en route. Le scénario du film dans tous ces rebondissement cherche à nous déduire de manière assez grossière qu’il y a des gentils dans le clans des méchants, c’est-à-dire dans celui des gens qui fument cigarette sur cigarette et font travailler des enfants. Et puis, il y a cette musique dingue et assez criarde qui résonne lors des scènes de nuits et qui participe au malaise et à l’overdose. Alors je ne peux que reconnaître que, manifestement, les critiques ont bien observé chaque scène avec pour en retirer les défauts techniques et scénaristiques. Un travail professionnel et méthodique, mais dans lequel il manque quelque chose.

Car Casanegra fait bien parti de ces petites perles évoquées plus tôt, à l’exception que ne le film de brille pas comme l’objet de la métaphore. Au contraire, il est bien noir et bien oppressant. Le genre qui vous embête un peu, surtout quand vous croisez ces personnages le matin, dans votre rue.

Ça fait quoi, de ne pas arriver à croire la réalité? 

Il faut croire que c’est parce que je vis à Casablanca qu’entrevoir la ville de Casanegra qui se réveille quand je m’endors et qui sévit quand je suis dans mon lit m’a plus atteint que ce que les critiques veulent bien l’avouer. Moi, j’ai fini par ressentir une espèce de vertige qui me tordait la gorge, et à prendre au sérieux les scènes parodiques du long-métrage. Tous ces personnages et les réalités que Nour-Eddine Lakhmari m’a balancé à la figure m’ont certes émut, mais surtout filé une nausée pas vraiment naturelle. Je me suis faite prendre au jeu du réalisateur : j’ai haussé les sourcils en voyant à l’écran gesticuler comme une folle un riche propriétaire travestit. Plus tard, en passant devant les villas de la Corniche, j’ai été obligé d’y repenser, et de reconnaître que la réalité est elle-même complètement folle.

C’est un euphémisme de dire que c’est assez troublant, encore plus qu’assister à 124 minutes de violence physique et psychologique, de comprendre que les clichés de ce film errent dans les rues d’une ville dans laquelle je marche, moi aussi. Que ce qui ce passait derrière l’écran et que je jugeais de parodie était une réalité dans l’immeuble devant lequel je passais le matin. Et se rendre compte qu’on suspecte la réalité d’être une parodie, c’est plutôt anxiogène. Lakhmari aurait pu filmer ces scènes depuis mon épaule, le soir quand je rentre en taxi. D’ailleurs, la plupart des scènes d’actions sont tournées avec une caméra sur la sienne, lui courant derrière ces acteurs, une technique bien connue pour accroître l’aspect réaliste. Et ça fonctionne.

Il y a dans ce film et dans les réactions si entières et passionnées des personnages une réalité tellement bruyante. Il y a dans ses nuits la noirceur que j’ai vu dans les yeux de mendiants qui picolaient en déblatérant leur désespoir. Il y a dans les coups portés et dans le faux sang la violence que j’ai vu dans une altercation à la barre de fer entre deux jeunes. Et puis il y a dans le destin consternant des personnages la saleté qu’on trouve dans l’air et sur les murs. Le matin que moi et des centaines de gens se dirigent vers leur université, Karim et Adil rentrent chez eux après avoir frappé et crié leur frustration. Je suis sure que je peux entendre leurs échos si je me lève la nuit.

Parce qu’il semble parodique au premier abord, le film montre l’absurdité de la réalité de Casablanca par la suite. Le spectateur a toujours plus d’imagination que le scénario. C’est exponentiel : la nausée grandie quand les heures et les jours passent après le visionnage du film. Le réalisateur aurait pu faire durer son film pour en montrer plus ; c’est inutile. Le spectateur se charge d’élaborer une suite montrant une réalité encore plus sombre.

 

Léa

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