Atterrissage et doux équivoques

Aéroport Mohammed V. Casablanca. 15 septembre 2015. Je n’avais pas 19 ans. Et j’atterrissais. Un an m’attendait dans un pays dont j’ignorais tout.

A mon arrivée à Casablanca, rien ne m’a semblé inconnu. Sauf peut-être les chauffeurs de taxi, leur façon de m’aborder, leurs voitures cabossées, les passages du Coran qui remplaçaient nos sapins désodorisants, et les salles de prières à l’aéroport.

Une heure dans une voiture qui filait entre centres commerciaux, restaurants, cinémas, boites de nuit. 5 jours dans un appartement au cœur du quartier le plus recommandé de Casa. Par les expats. Et une invitation à Safi. 6h de trajet, de grands espaces vides qui réagissaient à la chaleur, et des moutons.

C’était la période de l’Aïd, et les gens étaient heureux. L’agitation et les préparatifs étaient emprunts d’une sérénité et d’une allégresse frappantes. C’est peut-être pour ça qu’ils ont eu envie de partager. Alors que la superstition selon laquelle la photo capture les âmes planait au-dessus de nous, j’ai été surprise par leur envie de se confier, d’être photographié.  Et de regarder. Comme si l’image que j’avais immortalisée pouvait leur faire comprendre ce qu’ils étaient. Comme s’ils l’ignoraient. Comme s’ils ne parvenaient pas à le saisir. J’ai compris plus tard. Sur le trajet du retour. En entrant dans Casa et en me perdant au milieu de ses immeubles. En repensant à tout ce que ces gens m’avaient dit. « Tous les ans, pour l’Aid, je lave mes vêtements, parce que ma femme reviendra ». Toutes ces paroles me paraissaient complètement déconnectées de la réalité que j’avais touchée du doigt à mon arrivée au Maroc, et que j’effleurais à nouveau. Là-bas, pas de béton. Pas de klaxons. Pas de smartphones. Mais des gens, heureux, heureux de fêter l’un des événements les plus importants de leur année, heureux de cette singularité qu’ils pouvaient partager avec moi. De ces têtes de moutons lavées à la hâte au milieu de la rue. De cette graisse qui pendait sur les fils à linge. De ces enfants aux visages marqués par des traces de sang. De cette musique qui s’infiltrait dans toutes les allées et s’emparait de tous les corps. Mais anxieux de ce que je pouvais penser. J’étais pleine d’une bienveillance qu’ils ignoraient et j’étais vexée qu’ils puissent en douter. Mais ils ne pouvaient certainement pas faire autrement. J’ai eu le sentiment qu’ils ne se percevaient que comme la réalité parallèle d’un monde qui évolue, les brins d’authenticité qui résistent face à un modèle qui s’importe, qui s’impose, qui s’oppose. A eux, à leurs croyances, à leurs traditions. A leur réalité tangible, à leur imaginaire, à leurs convictions.

Et moi, j’étais le produit de cette modernité. Le prototype de cet Occident qui force, du Protectorat à aujourd’hui. J’ai cru que cette contradiction durerait toute l’année. Qu’elle serait une incompatibilité telle qu’elle m’enfermerait dans un Maroc occidentalisé et d’expatrié pendant un an. Qu’elle empêcherait toute expérience digne de ce nom, de ce pays dont j’ignorais tout, mais que j’avais imaginé, que je voulais appréhender, toucher, maîtriser. Mais surtout comprendre. Et aimer.

Les dix mois que j’ai passés à écouter les voix des muezzins, des vendeurs ambulants, des enfants,  à observer ces visages, à écouter ces histoires, ont lentement, mais définitivement, déconstruit cette peur.

Marie.

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