«Ça commence par des cris d’enfants et puis tu sens des petits bras t’enlacer…»

 

Je pense que je vais commencer directement par ça. Tu sais histoire d’être tout de suite dans l’ambiance. C’est vrai que c’est un moment particulier.

Je veux dire par là que c’est très fort et très bizarre, c’est pas la première fois que je me retrouve dans cette situation. Ça se passe en plus exactement de la même manière, la voiture s’arrête, on sort juste devant la maison familiale et à chaque fois vraiment je me demande s’ils se rappellent de moi, s’ils ne m’ont pas oublié entre temps, si cette fois ils ne se sont pas lassés de me donner autant d’amour. Ça commence par des cris d’enfants, puis tu les entends courir, tu as à peine le temps de te retourner que tu sens des petits bras t’enlacer. C’est fou, ils n’ont pas changé. En fait c’est le bruit du moteur qui les a avertis. En descendant ce sont souvent mes petits cousin-e-s que je vois en premier puis mes tantes, attendant tranquillement sur le porche. Elles ont l’air de savourer ce moment comme si elles l’attendaient depuis toujours.

C’est limite violent de recevoir toute cette affection, toi qui viens de faire des heures de voitures, à te demander s’il faudra que tu leur rappelles comment tu t’appelles et d’où tu sors. Et là tu arrives dans un bled un peu paumé, Youssoufia, où ils ont des choses beaucoup plus importantes à penser que, clairement toi. On parle d’une ville où par exemple les coupures d’eau sont assez régulières et où en plus, la veille un de mes oncle est mort d’un cancer à 63 ans après avoir passé sa vie à travailler dans des mines de phosphates de l’OCP.

Tout ça rend ce moment très intense et déstabilisant.

Je sais pas comment dire, toi qui pensais qu’ils te détesteraient d’avoir pour seul problème de savoir si tu allais chopper la tourista quelques heures plus tard (problème néanmoins important), ils t’accueillent avec toute leur chaleur et leur humanité, immaculée, comme préservée ici. Alors bien sûr, c’est quand même une partie de ma famille, mais franchement leur rendre visite une fois tous les deux ans, et se retrouver là, cette fois-ci 4 ans plus tard c’est surprenant mais finalement très apaisant de s’y sentir bien.

Tout de suite rien n’a plus vraiment d’importance. Au bout de deux jours à peine, tu prends du recul sur ta vie, tes problèmes, la personne que tu es. Je veux dire, ils vivent quand même bien, ils ne roulent pas sur l’or c’est sûr mais en y réfléchissant j’ai beaucoup de mal à ne pas penser à la phrase « On est libre seulement lorsque l’on a tout perdu ». C’est fou à quel point ça fait du bien de ralentir, de lever le pied et de prendre le temps de réfléchir à tout ça. Le fossé le plus grand entre eux et moi concerne pas le niveau de vie ou de revenus mais simplement nos différentes visions des choses, différentes perceptions de la vie en fait.

Je pourrais en parler des heures entières mais je vais plutôt te raconter deux trucs qui m’ont marqué.

Presque tout le monde parle exclusivement en arabe ici mais une de mes cousine, Siham, francophone, me racontait que sa grande sœur, incapable de donner la vie s’était faite larguer par son mari, qui avait divorcé pour cette raison. Nombre de femmes font des fausses couches ou perdent leur bébé après la naissance et le fait que ce soit la seconde ville à extraire le plus de phosphate du pays n’est peut être pas si anodin que ça. Je dis ça je dis rien.

Du coup elle se retrouve seule, à plus de 30 ans, obligée de retourner chez ses parents et donc, à Youssoufia. Elle qui avait enfin réussi à en sortir. Et j’ai été marquée, surprise et surtout très attristée lorsque je me suis rendue compte du nombre de jeunes filles que comptait ma famille et du pourcentage d’entre elles qui ne seront jamais demandées en mariage. Après en avoir discuté avec Siham, il s’avère qu’après environ 23 ans, ici tu es considérée comme vieille-fille quasi-inéluctablement. Et je me suis imaginée ces filles, mes cousines, occupant leurs journées, enfin non pas du tout en fait, attendant plutôt toute la journée que quelqu’un s’intéresse à elles. Alors maintenant il y a les portables et internet c’est vrai, mais ça ne résout pas du tout le problème. Et je me suis souvent questionnée, est-ce que je pratique l’ethnocentrisme quand je m’affole à l’idée qu’on puisse rêver de se marier, d’avoir des gosses et de rester sagement à la maison pour s’occuper des tâches ménagères à attendre que son mari rentre le soir pour préparer à manger ?

(…)

Un autre de mes oncles (oui j’en ai beaucoup) a, et accroches-toi bien, huit filles, et sur les huit, seulement deux sont mariées. Je veux dire par ‘seulement’ que si pour toi ou moi le mariage n’est pas forcément une fin en soi, ça n’a pas du tout le même sens ici à Youssoufia. Si c’est un moyen de s’en sortir pour elle, c’est aussi celui de s’émanciper en devenant une personne à part entière, d’assurer une descendance voire de montrer que ta famille est respectable. Elles ont de quinze à trente-cinq ans, sont maintenant toutes déscolarisées, et ont pour seul désir qu’un homme veuille bien se marier avec elle, pour qu’elles puissent espérer quitter enfin la maison familiale, voire même la ville, définitivement.

J’aimerais vraiment pouvoir les comprendre, je me suis dit plusieurs fois d’ailleurs que je regrettais de ne pas avoir appris l’arabe plus tôt et que moi qui pensais intérieurement ne pas avoir “renier mes racines”, tout du moins mes origines, je n’étais en fait, même pas consciente de leurs existences. Une partie du Maroc que je pensais connaître était finalement une sorte de projection de l’idée qu’en ont mes parents. Et paradoxalement, je ne connaissais pas non plus la vie qu’ils avaient vécu au Maroc.

Mon père a grandi ici, il a joué dans ces mêmes rues dans lesquelles je me baladais. Il aurait pu rester ici toute sa vie, tenter clandestinement d’entrer en Europe comme c’est le cas de certains hommes à Youssoufia, idéalisant beaucoup trop l’Espagne, la France ou l’Italie. Il aurait pu se pourrir la santé à travailler dans les mines ou rester dans sa chambre à fumer le kif toute la journée, dégoûté de tout… Quoiqu’il en soit, je me retrouve là, à 2000 km de chez moi, face à des individu pour beaucoup cassés, du moins abîmés par la/leur vie et pourtant ils dégagent quelque chose d’indescriptible, un mélange d’espoir inconditionnel, d’amour immense et de force de caractère absolument incroyable.

J’ai vécu ces quelques jours intensément, et le décès de mon oncle y est pour beaucoup.

Les gens d’ici accordent habituellement trois journées entières à rendre hommage aux morts selon la tradition musulmane (en réalité le deuil dure 40 jours). J’y ai assisté pour la première fois de ma vieMa tante, d’habitude très joyeuse, plutôt grande gueule et vraiment drôle avait l’air complètement détruite. Bien qu’elle fut visiblement très touchée de nous voir, j’avais l’horrible sensation d’être exactement au mauvais endroit au mauvais moment. Et puis heureusement, ça ne s’est pas du tout passé comme je l’avais prévu. Toute la gêne et le malaise que je m’apprêtais à ressentir ont très vite quitté mon esprit. Le principe est que la veuve, habillée toute en blanc, ne doit pas s’occuper de sa maison et des tâches ménagères, elle accueille chez elle amis, proches, et famille, qui se relaient, arrivent et repartent quand ils le souhaitent. Ils s’occupent de faire à manger, d’accueillir les gens et ils restent autour d’elle nuit et jour.

Le truc fou, c’est que j’étais persuadée de me retrouver au beau milieu d’un spectacle insupportable où la tristesse et les pleurs seraient beaucoup trop présents, mais ce fut en réalité tout le contraire. Les gens rigolaient, parlaient, de choses plus ou moins futiles, des choses de la vie de tous les jours. Le réel but de ce deuil et je m’en suis pour le coup vraiment rendu compte, c’est de faire oublier (ou d’atténuer) la souffrance de la famille en essayant de leur changer les idées. C’était impressionnant de voir à quel point ils s’en sortaient bien à ce jeu, si tu avais vu ça, c’est comme s’ils savaient comment s’y prendre du début à la fin.

Et d’un coup, j’ai fait le rapprochement. C’est peut être comme ça qu’ils avancent et qu’ils s’en sortent malgré tout. C’est de cette façon-là qu’ils arrivent à conserver leur âme et leur humanité même dans les pires moments…

Être ensemble.

Selma Lahdil pour Vin rouge et corne de gazelle

You may also like...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *