Casablanca versus les jeunes occidentales : la grenouille qui cuit doucement dans son eau chaude.

L’homme qui est raisonnable s’adapte au monde ; celui qui ne l’est pas essaie d’adapter le monde à lui-même. – George Bernard Shaw

« Alors, pas trop dur la vie d’une jeune fille occidentale à Casa ? », où la question à un million de dollars pour une occidentale qui revient passer Noël en France. Les amis et la famille sont curieux. La vérité, c’est qu’ils veulent surtout que l’on confirme leurs a priori. Alors on dit, avec cette brièveté qui est celle avec laquelle on raconte nos voyages : « Un peu, il faut savoir s’effacer, c’est normal ». Et là, face à des tantes ou des amis qui fixent votre visage en l’imaginant déjà voilé, vous vous souvenez que ce n’est pas vraiment normal.

Pour une jeune occidentale qui fait ses études au Maroc, la vie n’est certainement pas dure. Le pouvoir d’achat est multiplié par 3 et la nourriture dans les restaurants coûte moins cher que celle de votre frigo. Il y a dans le Maroc tant de points positifs que le retour de flamme des points négatif ne peut être que brûlant. On ajoute donc à notre brève réponse, que oui, « le sexisme est plus fort qu’en France ou ailleurs en Europe ». Mais nos réflexes ne sont-ils pas les même face à une interpellation grossière dans la nuit ? Regarder le sol et remonter le décolleté, la main serrant la anse du sac à main ? Pas de folies au niveau de la tenue, les talons et les robes excentriques restent au fond du placard. Ça rend la vie plus facile, les regards moins pesants. Dans Casablanca, porter une robe n’est pas tellement mal vu : au contraire, vous serez même très vue, exposée, épiée et détaillée, par les jeunes comme par les seniors, qui réagissent presque par habitude aux gambettes. Ces gambettes de femmes que les marocains ont le droit de voir dans une seule situation bien précise… de quoi associer peau nue et pulsions primaires en un quart de seconde. Alors, même si on s’en fiche des regards des autres, on préfère se munir de notre uniforme : un pantalon en toile ou uni et son acolyte le tee-shirt sans forme, la paire de basket et le foulard autour du cou. Souvent, les amis sont choqués quand on leur explique que porter la burqa n’est pas vraiment nécessaire, et qu’on ne l’a heureusement jamais fait, mais qu’on se dissimule à notre manière. Un voile noire sur le corps ou un pantalon plus lâche que d’habitude, aucune différence. « Tu ne peux pas porter ce que tu veux ? Tu renonces à tes droits fondamentaux longuement acquis en France. Résiste ! Prouve…». Si j’existe ? C’est toutes les habitudes d’un pays que j’écrase en portant une mini-jupe sans me soucier des normes. Je ne suis même pas une locale qui voudrait s’exprimer, ma place n’est pas ici mais en France alors, la discrétion est de rigueur. Certains s’offusquent quand d’autres rigolent. Pour nous, filles occidentales expatriées à Casablanca, rien ne nous choque : nous sommes habituées. Tristement habituées. Je leur réponds sans trop m’en faire que l’habit ne fait pas le moine, et qu’un pantalon taille L n’empêche pas la vie d’être belle.

Le 6 avril dernier, j’arrive en Espagne pour une petite semaine de vacances chez des étudiants Erasmus. Il est tard et je prends un taxi pour me rendre dans le centre. Je vis depuis 6 mois dans la capitale économique marocaine, j’en ai appris les codes ou plutôt, ils se sont insinués en moi. J’ai pris des habitudes et perdues celles acquises durant les 19 premières années de ma vie. L’homme s’adapte. C’est peut être son plus grand défaut, au regard de l’histoire. Habituée aux filles pudiques, la vue de deux filles seules en tenue de soirée m’interpelle. Puis, le taxi m’amène dans un dédale de rues emplies de bar eux-mêmes débordant de vie. Des filles aux jupes plus courtes et aux talons plus longs sont là, et moi qui leur étais semblable il y a 6 mois de cela, je me sens soudainement étrangère à leur style. Je ne les juge pas, mais leur vue me surprend. C’est étrange mais la culture casaouis si récente en moi compte plus ce soir que celle de toute ma vie. Ce soir-là quand je remets les pieds dans mon Europe tant aimée, ma culture occidentale s’est effacé. Je ne juge pas ces filles, je les envie. J’ai subitement envie d’oser porter toutes les choses les plus affriolantes de ma garde-robe. Comme si je voulais rattraper le temps. Mais ma valise cabine ne comporte que mon uniforme tant aimé mais cette fois en décalage avec ce Madrid bouillonnant d’indépendance féminine, que j’aime tant aussi.

Après m’être étonnée de voir comment l’environnement influence les pensées plus que l’éducation que j’ai reçue, je réfléchis à l’incroyable capacité d’adaptation que j’ai développée à Casablanca. Moi qui n’ai jamais vécu les regards des hommes comme une oppression propre au Maroc, puisque que ces mêmes yeux harcèlent aussi à Bordeaux, je réalise comme la liberté m’a manqué. Et comme cette dernière m’a été enlevée sans que je ne le remarque. Comme si j’étais cette fameuse une grenouille qui trempe et se détend dans la casserole d’eau qui chauffe, sans se rendre compte qu’elle y cuit peu à peu. Et comme si je réalisais uniquement maintenant, en quittant la capitale économique, que le sexisme qui y règne n’est pas que dans le harcèlement moral. Un peu stupidement je remarque que ceux qui cèdent à leur pulsions et se croient libre de les exprimer à des inconnues sont partout, mais que la virulence est ailleurs. Elle est dans les paroles et les actes des femmes aussi, celles de mon âge, et dans les miennes. C’est normal. « On s’adapte ». Cet uniforme qu’on doit porter est normal. Cette attitude de retrait par rapport aux hommes que nous devons adopter l’est aussi. Et pourtant nous savons tous au Maroc qu’ailleurs, une liberté plus étendue existe. Mais ici, c’est normal.

Alors, est-ce que je ne suis pas un peu responsable de l’entretien de cette situation, même si je suis victime de ma propre capacité d’adaptation ? Je réalise seulement, à la fin de mon périple et après un voyage en terre européenne la complexité de la ville où j’habite. Sociologiquement parlant, les interprétations qu’un spécialiste pourrait tirer de mon cas seraient floues. Je me sens libre en me cachant, quand je le suis en me dévoilant ailleurs. J’adopte des codes par respect et complaisance quand je les condamne fortement à 1000 kilomètres. Je crois respecter quand j’entretiens la tendance, je crois avoir une idée de mon statut d’expatriée quand je ne me sens plus légitime pour rien après un simple aller-retour en Espagne.

Et c’est cette complexité parfaite, ce mélange de valeurs fraîchement acquises et anciennes inculquées qui représente, à mon humble avis la dualité d’un Casablanca déchiré entre tradition et modernité.

Léa

 

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