Tomber amoureux comme on tombe d’une chaise

J’ai toujours trouvé l’expression « tomber amoureux » poétique, sans trop la comprendre. Je suis tombée doucement amoureuse de personnes, de leurs univers. J’ai déjà perdu le contrôle de mes sentiments, aimé passionnément. J’ai perdu doucement la tête en me vouant à l’œuvre d’un artiste qui me fascinait jusqu’au vertige. Mais en ce qui concerne la sensation délicieuse de choir sans craindre la chute, ce n’est arrivé que très récemment. Il y avait cette lumière incroyable…

Devant nous, l’horizon irrégulier des montagnes. Découpées par la lumière qui baissait, elles étaient des ombres, des masses reposantes qui ronronnaient : elles veillaient sur le village bleu. Nous étions sur une pointe rocailleuse, et sur ce petit belvédère naturel siégeait le noble minaret d’une mosquée blanche, flèche tournée vers son dieu. Cette spiritualité surplombait la cuvette rocheuse dans laquelle nous nous trouvions. La béatitude qui traine habituellement dans les rues escarpées de Chefchaouen était encore plus chaleureuse ce soir-là, alors que le soleil allait bientôt disparaître complètement. Il y avait un silence confortable au-dessus de nous. Je pensais à une vue aérienne de notre petit groupe, perché sur la montagne, auréolé de la lumière crépusculaire. Au pied de notre montagne, un petit cimetière aux pierres tombales blanches disposées en forme de croissant de lune. Tout cela aurait fait un joli plan de cinéma aux couleurs pastelles, et comme fond la lente cadence d’un saxophone élégiaque. Je rêvais…

Nous pensions tous profondément, lorsque le vent s’est mis à siffler. C’était un léger bruit, une musique lointaine. Mais l’écho s’est fait une place plus grande dans l’atmosphère, de plus en plus mélodieuse et presque porteuse de sens. Une nouvelle chanson commença à résonner, un peu plus près de nous. Et une autre, pile en face, fonçait vers moi. Ces courants d’air qui se sont révélés être des voix de muezzines commençaient à m’hypnotiser. Je n’entendais que ça. Les bruissements de la nature se taisaient, les voix et les rires aussi ; même les animaux n’osaient plus bouger. J’ai lancé un regard à la personne la plus proche de moi, son regard apaisé a reçu le mien, ébahi. Même si des visages familiers m’entouraient, je me sentais seule, avec comme l’impression d’être la plus privilégiée de ce moment, la seule à pouvoir en percevoir la beauté.  Les voix montaient à moi, de plus en plus nombreuses, tandis que la boule dorée disparaissait derrière les silhouettes noires en face. En bas, si je regardais bien, je commençais à distinguer un petit cortège de fidèles qui se dirigeaient vers les différents édifices religieux qui les appelaient. A mes côtés, on fermait les yeux, on murmurait des prières. Moi, j’essayais d’accueillir ces appels le plus possible, de les inspirer. Je voulus une minute être cinéaste, pour capturer les sons, la lumière et l’émotion de cette scène dont j’étais témoin, puis quelque chose a fait effet.

Physiquement, je me suis sentie happée par quelque chose, sûrement par cette spiritualité si forte, cette harmonie incroyable des voix seules qui raisonnaient dans un endroit déjà féérique. A cet instant précis, celui ou j’ai tout simplement cessé de penser à capturer le moment pour m’en souvenir ou le raconter, je suis tombée. Des images de sourires, de peaux tannées par le soleil et de rides aux coins des yeux ont défilé très vite. Je vivais quelque chose que je n’avais jamais vécu en 19 ans, j’étais prise par la main par une force non pas religieuse, plutôt impulsive. Une force que le moment venait de créer, quelque chose de jeune et de puissant qui s’était développé dans la lumière et dans mes inspirations. Il y a dans les paysages du Maroc quelque chose qui invite toujours à être spontanément heureux.

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Nous avons attendu que les muezzines aient fini de célébrer la fin du jour pour entreprendre la descente de la montagne. Notre procession n’était pas bavarde, nous avions toujours un œil sur le ciel qui rougissait au loin. J’ai ressenti une solitude incroyable en réalisant que je n’arriverais jamais à raconter ce que j’avais ressenti, du moins pas exactement. J’étais tombée amoureuse, j’avais défailli très lentement en arrière, j’avais perdu mes certitudes et tout ce que j’étais en entendant ces voix. Aujourd’hui je sais qu’on tombe amoureux d’un endroit et d’une ambiance complète, qu’on bascule à cause d’un moment trop beau, trop pur.

Je tombe chaque semaine un peu plus amoureuse du pays dans lequel je vis, même si ce n’est pas le mien. Rien ne m’y rattache, je n’ai aucune racine et aucune histoire avec lui. Mais il y a eu la montagne de Chefchaouen, sa magie. Depuis, j’ai défailli devant l’idyllique plage de Sidi Kaouki. Devant les plaines qui précèdent Ifrane, la forêt d’Azrou et la lagune de Oualidia. J’ai perdu l’équilibre devant les chemins arides de Guelmin et devant ses femmes enroulées dans leur Melfa, je continue de le perdre à chaque coucher de soleil. Depuis cette soirée, je tombe amoureuse du Maroc comme on tombe chaque jour d’une chaise.

-Léa

Aller à Chefchaouen : ligne directe de la CTM, 140 MAD depuis Casablanca.

Dormir : une unique adresse, l’Hôtel Souika, Rue Souika, en plein milieu de la médina. N’hésitez pas à demander, même les chats connaissent.

© Marie Mathieu pour la photo de la Une

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